ENTRETIEN AVEC JETSÜNMA TENZIN PALMO
Par Craig Kaufman ~ 
Une interview sans langue de bois parue dans Mandala Magazine sur la place des femmes dans le bouddhisme tibétain ~ Janvier 2011

L’interview a eu lieu pendant le Concile Drukpa Annuel dans le grand bureau accordé à Jetsünma Tenzin Palmo par Sa Sainteté Gyalwang Drukpa. Ce marathon de pratiques et d’enseignements qui se déroule sur une semaine, co-mené par Jetsünma, réunit tous les principaux maîtres Drukpa avec environ 15 000 pratiquants. La lignée Drukpa est une branche du courant Kagyu, une des quatre écoles majeures du Bouddhisme tibétain.

Jetsünma Tenzin Palmo, sujet du livre de Vickie Mackenzie “Cave in the Snow”, est une nonne occidentale et yogini, connue surtout pour avoir passé 12 ans de retraite dans une grotte reculée de l’Himalaya. Elle est aussi la fondatrice de la nonnerie Dongyu Gatsal Ling. Elle a reçu le titre de "Jetsünma" par Sa Sainteté XIIème Gyalwang Drukpa en reconnaissance de ses accomplissements spirituels.
(Rappel historique : Pendant le 2ème ADC, Concile Drukpa Annuel qui s'est tenu au Népal en avril 2010, 800 nonnes ont conduit les pratiques de toutes les cérémonies ~ note de la traductrice).
 












Craig Kaufman: En marchant par ici dans la montagne, on voit beaucoup de respect pour vous, y compris des moines. Ayant fait tout cela si longtemps, maintenant en tant que Jetsünma, avez-vous l’impression d’un ressentiment résiduel ou d’une préoccupation à votre égard ?
Jetsünma Tenzin Palmo: Préoccupation ? Je ne pense pas que je sois un sujet de préoccupation pour les moines d'une façon ou d'une autre. Les grands lamas venant du Tibet, du Ladakh ou d'Inde – de partout - ont été très amicaux. Mais je n’appartiens pas à leur monde. Pour la raison qu’être occidentale vous met à l'extérieur des limites. Une femme “symbolique” ne heurte pas - et il n’y en a qu’une.

CK: Et si vous étiez une femme asiatique ?
JTP: Et bien, je pense que si nous étions plus nombreuses, ils commenceraient à s’inquiéter un peu. Tant qu’il n’y en a qu'une ou deux, nous pouvons être sans risque ignorées.

CK: Symbolique ou pas, votre rôle est inspirant. Comment s’est-il construit?
JTP: Je pense Sa Sainteté Gyalwang Drukpa met tout en oeuvre pour mettre le côté feminin en lumière. Que peut-il faire de plus? Il n'a pas beaucoup de personnes voulant se lever et donner des enseignements, que ce soient des asiatiques ou des occidentaux. Il a promu 800 nonnes ici comme cela. Il m’a promu, loin, beaucoup plus loin que ce qui n'arrive jamais à Tashi Jong. Là bas, je suis qu'une ani. C'est seulement ici que chacun est si poli.
Il élève toutes les femmes qu’il peut. Une petite nonne errante qu'il a reconnu comme tulku d'un maître masculin et qui a fait environ deux retraites de trois ans. Et il y a cette princesse du Kham qu'il a placé sur la plate-forme. Cela fait trois d'entre nous.

CK: Et à cause de sa stature, il ne peut pas être interrogé.
JTP: Non. Il a toujours parlé haut et fort des pratiquantes féminines. Ici, même parmi les gens du peuple, des femmes exécutent des métiers de haut niveau, y compris des femmes asiatiques. Ses nonnes viennent de villages très simples. Il les forme lui-même et maintenant elles dirigent essentiellement tout. Il joint vraiment le geste à la parole et ces jeunes femmes font naturellement de leur mieux et réussissent très bien.

CK: Et les hommes ici ?
JTP: Ils n'objectent pas. Ce qui m'intéresse c’est que les moines sont en harmonie avec les nonnes. Les nonnes leur disent que faire et en des termes on ne peut plus clairs. Les moines trottent et suivent, mais pas comme des mauviettes. Ils ont assez d'humilité pour suivre les ordres. Ils considèrent les nonnes comme des soeurs du Dharma. Ils tous ont le même père spirituel.

CK: Pensez-vous que d'autres chefs de la lignée et de groupes pourraient s’inspirer de cet événement?
JTP: Qui sait? Nous avons juste eu deux jours de discussion sur la lignée. Ces grands lamas Drukpa Kagyu n'ont jamais mentionné de nonnes. Cela ne signifie pas qu'ils sont contre. Personne n'a élevé d’objection pour toutes ces nonnes effectuant les principales pujas à chaque événement ou ne s’est senti menacé par cela.

CK: Sa Sainteté a t-il publiquement expliqué pourquoi il faisait cela?
JTP: Il l’a fait au Ladakh il y a quelques années pendant les Ornements de Naropa, que possèdent traditionellement les Gyalwang Drukpa et montrent seulement tous les 12 ans. C’est Naropa, aussi des centaines de milliers de personnes viennent participer, même si c’est le Ladakh. Il a confié toute l’organisation et les rituels, tout, aux mains des nonnes. C’était la première fois que l’on voyait cela. Les moines étaient carrément dehors.
Il y a un DVD avec lui enseignant à chacun qu’il est conscient que les femmes ont été rabaissées pendant des siècles et considérées comme inférieures. Ce qui n’est pas normal du tout car nous possédons tous la nature de Bouddha – donc, qu’elle est la différence? C’est juste deux façons de regarder les êtres humains. Et il pense que les femmes sont pleinement capables de tout faire.
Mais il dit, “Ce n’est pas bien que je dise cela. Je dois montrer que je pense cela.” Les gens pendant l’évènement étaient très profondément troublés parce qu’ils n’avaient jamais vu auparavant autant de nonnes s’occupant de tout. Habituellement les nonnes sont à l’arrière, tranquilles ou ailleurs à la cuisine. Elles ne sont pas à l’avant présidant les cérémonies.

CK: Cela génère t-il un dialogue à propos de l’ordination des nonnes?
JTP: Personne n’en parle. Les commentaires ne sont pas allés aussi loin.
… … Quand Sa Sainteté m'a conféré ce titre de Jetsünma, un couvent Drukpa juste en-dessous avec environ 50 nonnes m'a invité après les cérémonies pour effectuer des rituels elles-mêmes. Ensuite, la nonne principale s’est mise pleurer. Elle a dit, “Naturellement j’aime faire des offrandes et des honneurs. Mais faire cela pendant 20 ans … c’étaient tous des hommes. C’est la première fois que j’ai l’opportunité d’honorer une femme.”
Elle s’est mise à pleurer. Je me suis excusée d’être une occidentale. Et elle a dit, “Non. Occidentale ou orientale, il n'y a pas de différence – vous êtes une femme. Finalement nous avons une femme vers qui nous tourner.”
Et j’ai pensé, “Oui … c’est vrai.” Je suis désolée que ce soit moi. Je ne suis un exemple en rien. Mais, c’est vrai. Nous cherchons à nous inspirer de personnes de notre propre sexe. Pourquoi pas? Vous allez dans des temples remplis de maîtres de la lignée masculins. Quel message est véhiculé à une jeune fille sinon qu’elle est coincée dans le mauvais corps parce qu’elle a fait des actes répréhensifs dans une vie passée?

CK:
Pensez-vous que Sa Sainteté a instruit spécifiquement ces femmes après leur promotion?
JTP: Il m'encourage énormément par son admiration, que je ne mérite certainement pas. Il croit que l'avenir du Dharma réside dans les mains des femmes maintenant parce qu'elles ont cette énergie qui n'a jamais été vraiment révélée. Le Dalaï-lama a dit quasiment la même chose.
… Une chose dans le Buddhadharma est que nous ne sommes pas notre corps, nous ne sommes pas notre genre. Nous possédons la nature pure de l’esprit. Notre conscience pure n'est pas masculine ou féminine. Mais nous devons nous souvenir que tous les livres ont été écrits par les hommes. Et que donc, cela va influencer leur point de vue. C'est naturel. Maintenant que les femmes deviennent plus instruites et sûres d’elles-mêmes, elles peuvent commencer à ajouter leur voix. Ce n'est pas comme une compétition. … Je pense que maintenant cela deviendra beaucoup plus arrondi et chacun en tirera profit.

CK: A propos des bhikshunis – je sais que c’est un thème d’actualité….
JTP: Bien sûr, Sa Sainteté le Dalaï-lama a recommandé que les nonnes occidentales -bhikshunis - devaient commencer à faire des recherches sur le sujet, parce que les tibétains l’ont fait pendant 25 ans sans tirer de conclusions. Il a reçu 50 000 francs suisses pour une certaine récompense et l'a donné aux nonnes en disant, "Vous bhikshunis êtes très pauvres. Ainsi, voici de l'argent pour vous aider à continuer vos recherches."
Il était sérieux et cela a debouché sur de nombreux résultats. Il y avait une grande conférence à Hambourg il y a quelques années, avec des étudiants vinaya de chaque tradition bouddhiste. Sa Sainteté est venue. Et beaucoup de choses ont été réalisées.
Un problème, à côté de l’opposition de beaucoup de moines (ils créent toujours des objections), c’est que les nonnes elles-mêmes ne savent pas vraiment sur quoi cela va déboucher. Nous composons actuellement un livret de questions-réponses à traduire en simple tibétain. Les questions habituelles qu’une nonne se demande : Quelle est l'ordination d’une bhikshuni ? Pourquoi en aurais-je besoin ? Qu’est-ce qui est important à savoir à ce sujet? Comment vais-je faire ?
Nous essayons de traiter les bons points, les difficultés, etc. Il y a différentes voies possibles. Nous devons trouver celle que chacun accepterait comme valide, selon le vinaya.
Dans l'ensemble, particulièrement chez les Kagyu-Nyingma, les lamas sont de très grand soutien. Sa Sainteté Sakya Trizin a écrit une belle lettre d’encouragement. Quelques geshés Gelugpa ont beaucoup aidé. Ce n'est pas que tout le monde est contre cela. Mais c'est un nouveau départ complet. Je pense que beaucoup de moines hésitent à changer les choses.

CK: Pourquoi? Vous avez parlé avec eux ?
JTP: je pense la crainte de l'inconnu … Si les nonnes commencent à detenir plus de pouvoir, où cela va-t-il nous conduire ? Ils ne peuvent voir aucun avantage pour eux et les choses sont allées tellement bien pour eux pendant mille ans, sans plaintes des nonnes. C’est évidemment un coup de pied dans la fourmilière de la part des feministes occidentales.

CK: Mais quand les leaders articulent leurs raisons, vont-elles jusqu’à leurs oreilles ?
JTP: … Oui. Sa Sainteté, le Dalaï-lama lui-même, a exposé publiquement à Hambourg qu'il était en cette faveur, mais la plupart de ses vieux geshés ne le sont pas. Il ne s'opposera pas au poids entier de sa tradition. Il n'est pas un pape.
Mais nous avons entendu dire récemment que même certains geshés conservateurs commencent à repenser aux choses et disent, "Au Tibet c'était juste, mais maintenant nous sommes ailleurs. Et comme les femmes ont accès à l’éducation séculaire, il n'est pas juste que l'on ne donne pas de droits égaux aux nonnes." Et j'ai entendu dire que c'est un sujet chaud de débat de nos jours dans leurs collèges. Ainsi, c'est une bonne chose, parce que précédemment ils n’y avaient jamais pensé. L'édifice de leur idée monolithique que c'est impossible commence à trembler.

CK: Vous avez mentionné ce jeune tulku intronisé ici et comment son prédécesseur avait fait tant de ngondros. Et vous avez alors pleuré le manque de "pratiquants" de nos jours. Mais beaucoup de personnes se lamentent que ces jeunes sont poussés dans cette vie dure si jeunes. Quel est le bon équilibre pour les former ?
JTP: … Bien, j'ai commencé dans notre couvent par essayer de donner à ces filles la formation que je n'ai pas reçue. J'ai pensé, "si je repartais de zéro , que voudrais-je ?" Donc je pense, que pour l'Est et l'Ouest, la première chose dont nous avons besoin c’est une connaissance solide du Buddhadharma de base. Nous devons connaître ce qu’est le Buddhadharma et ce que n'est pas le Buddhadharma. Cela ne doit pas durer longtemps, pas besoin d’y passer 18 ans. Mais tout de même, une compréhension de base et sans compromission des principes Bouddhistes est importante. Très basique : les Quatre Nobles Vérités, le Karma, etc...
Puis, une fois que l'on a compris ce qu’est le Buddhadharma, ce que n'est pas le Buddhadharma et que l'on a assez de vue pour appréhender les différentes approches, alors il est important de vraiment regarder ce qui parle à son coeur. Parce qu'une des beautés du Buddhadharma c’est il y a tant de voies possibles et pas seulement une pour tout le monde. Chacun est différent.
Chacun devrait trouver l’approche qui lui parle vraiment et la faire ensuite. Évidemment, c’est mieux avec un bon professeur, qui peut vous aider sur le chemin. Mais en tout cas, principes de base. Apprenez à ne pas être trop ambitieux; ne pas s'attendre si vous avez un travail de 9-à-17h et trois enfants, que vous allez probablement obtenir l’Eveil en une vie. Vous pouvez toujours pratiquer pour être une personne meilleure et plus aimable et plus heureuse. C'est parfaitement possible. Et vous pouvez certainement apprendre à rester dans la nature de l’esprit. C'est possible, aussi.

Article original en anglais www.mandalamagazine.org 
Lien direct vers l'article
Traduction de l'article par Jigmé Dronkyd - Drukpa Suisse

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